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Full text of "Le Costume au théâtre et à la ville"

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Le Costume au théâtre et 
Il la ville 
livT,A3 (1890/91) 




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QUATRIÈME ANNÉE - N» lo. 43° LIVRAISON. 



LE COSTUME 

AU THÉÂTRE 

Texte Illustrations 

MM. MOBISSON. '^^^^^^^^ '^^'^^' '^"*^'"^- 

RENÉ-BENOIST. MESPLÈS, CtC. 



ADRESSER TOUTES LES COMMUNICATIONS CONCERNANT LA RÉDACTION A M. MOBISSON, A L OPERA 

Pour tout ce qui concerne l'Administration, s' ixdresser à M. LÉvv, i3, rue Lafayette. 



ASCANIO 



OPÉRA EN CINQ ACTES ET SIX TABLEAUX 

d'après le drame Benvenuto Cellini de M. PAUL MEURICE 

PAR M. LOUIS GALLET 

MUSIQUE DE M. CAMILLE SAINT-SAËNS 

Représenté pour la première fois, sur la scène de l'Opéra, 
le J I Mars iSgo 



DISTRIBUTION 

Benvenuto Cellini , MM. Lassalle; Ascanio, Cossira; FnwçoisI"-, Plançon; Un mendiant, 
Martapoura; Charles-Quint. Bataille; Pagolo, Crépaux; D'Estourville, Gallois; D'Orbec, 
TÉQUi; La duchesse d'Étampes, M"" Adini; Scozzone, Bosman; Colombe, Eames. 

Depuis qu'ils sont i\ la tète de notre Académie nationale de musique, 
MM. Ritt et Gailhard se sont attachés à faire entendre au public un ouvrage 
de chacun de nos compositeurs français les plus éminents, maîtres déjà 

célèbres ou musiciens d'avenir. 

Cefutd'abordàM.Reyer qu'ils s'adressèrent, le lendemain même de leur 
entrée à l'Opéra, et leur premier acte directorial fut la réception de Sigiird 
que leurs prédécesseurs avaient impitoyablement et injustement repoussé. 

Vint ensuite le tour de M. Massenet, avec le Cid, puis celui de M. Pala- 
dilhe avec Pairie, de M. Salvayre avec la Dame de Monsoreau, de Gounod 
avec la reprise àc Roméo et Juliette, d'Ambroise Thomas avec la Tempête. 

Tous ces ouvrages, un seul excepté, ont pris rang à côté des chefs- 
d'œuvre du répertoire, qui vient encore de s'enrichir de V Ascanio de 
M. Camille Saint-Saëns. 

10 

1890-91 



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M. Louis Galleta tirélc livret iXAscanio du drame de M. Paul Mcurice, 
Benvenuto Cellini, qui fut représenté pour la première fois, le i" avril i852, 
au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où il obtint un immense succès. Le même 
sujet, emprunté aux Mémoires de Benvenuto Cellini, avait été traité par 
Alexandre Dumas dans un de ses romans les plus célèbres. 

Bien que M. Louis Gallet ait adopté pour son opéra le titre du roman de 
Dumas, c'est du drame seul qu'il s'est inspiré, en s'attachant surtout à en sim- 
plilicr les situations et à élaguer les tableaux qui n'étaient pas indispensables 
à l'intelligence de l'intrigue. Il l'a fait avec son talent et son habileté scénique 
bien connus, et nous a prouvé une fois de plus qu'il est un auteur drama- 
tique et un poète de grande valeur. 

Le héros de l'opéra, comme du drame, est Benvenuto Cellini, ce célèbre 
ciseleur et statuaire du xvi'^ siècle, qui, après une jeunesse aventureuse en 
Italie, vint, vers i53g, à l'âge de quarante ans, chercher fortune en France, à la 
cour de François I". De tous les chefs-d'œuvre du fameux sculpteur, il ne 
nous reste qu'un merveilleux bas-relief, la Nymphe de Fontainebleau. 

Les auteurs nous présentent Benvenuto quelques mois après son arrivée 
à Paris. Il a amené avec lui son élève préféré, Ascanio des Gaddi, pour lequel 
il a une affection presque paternelle, et Scozzone, une jeune Florentine qui 
s'est éprise d'une ardente passion pour le grand artiste, dont elle est à la fois 
la maîtresse et le modèle 

Benvenuto apprend que la duchesse d'Etampes, la favorite de François I", 
brùle d'amour pour Ascanio, dont elle veut faire son amant. Le maître 
redoute les suites de cette aventure, qui ne peut qu'être funeste à son élève, — 
car la duchesse n'hésite pas, son caprice passé, à se débarrasser violemment 
de ceux qu'elle a donnés pour rivaux au roi de France, — et il jure d'empê- 
cher la réalisation des projets amoureux de la favorite. 

Benvenuto ignore qu'Ascanio est protégé contre les séductions de la du- 
chesse par son amour pour Colombe d'Estourville, la fille du prévôt de Paris, 
dont il va être le voisin. Le roi vient, en efïet, d'autoriser son orfèvre à in- 
staller ses ateliers à l'hôtel du Grand-Nesle; le prévôt habite le Petit-Nesle; 
les deux hôtels sont contigus et séparés seulement par des jardins. 

Cellini se trouve bientôt en présence de Colombe, et demeure extasié 
devant la grâce et la beauté de la jeune fille. Voilà bien le modèle rêvé, qu'il 
cherchait vainement, pour sa statue d'Hébé. Mais Sco/zone s'est aperçue de 
l'impression produite sur son amant par la vue de Colombe. La jalousie 
pénètre dans son cœur; malheur à celle qui lui ravira l'amour de Benvenuto! 

Installé dans le Grand-Nesle, le Florentin peut, chaque jour, contempler 
Colombe. L'admiration de l'artiste pour son modèle s'est bientôt changée en 



une folle passion de l'homme pour la jeune fille, et c'est à Ascanio, désespéré 
par cette révélation, que Benvenuto fait la confidence de son amour. 

Cependant la duchesse d'Étampes apprend la cause du dédain d'Ascanio, 
et obtient du roi que Colombe soit immédiatement mariée au comte d'Orbec. 
Il n'y a qu'un seul moyen pour empêcher cet hymen : enlever la fille du pré- 
vôt et la faire disparaître pendant quelques jours, en attendant que Benvenuto 
puisse demander lui-même la main de Colombe à François I"; celui-ci a, en 
effet, formellement promis à l'artiste de lui accorder la faveur qu'il récla- 
mera, s'il réussit à fondre en or une statue de Jupiter, dont le roi a fort 
admiré le modèle. Pour enlever Colombe, on l'enfermera dans une immense 
châsse, que Benvenuto vient de terminer et doit livrer au couvent des Ursu- 
lines. La supérieure, prévenue, gardera la jeune fille auprès d'elle. 

Mais la jalouse Scozzone a surpris ce projet, et le dévoile à la duchesse 
d'Etampes. Celle-ci n'hésite pas à se venger d'une façon terrible. Elle inter- 
ceptera le reliquaire en route et le fera porter au Louvre, où elle le laissera 
pendant trois jours. Elle sait qu'une créature humaine ne peut vivre plus de 
ciuelques heures enfermée dans cette châsse ; c'est donc la mort de Colombe 
qu'elle médite, avec la complicité de Scozzone. 

Benvenuto ignore toujours l'amour d'Ascanio pour Colombe, amour 
partagé par la jeune fille. Scozzone se charge de lui ouvrir les yeux, et le fait 
assister à un entretien entre les deux amants. Après un moment de rage et de 
désespoir, Cellini se sacrifie et renonce à sa passion insensée. Il sauvera 
Colombe, mais c'est pour Ascanio qu'il demandera sa main à François l". 

'Vaincue par ce noble dévouement, dévorée de remords à l'idée du crime 
qu'elle voulait commettre, Scozzone s'immole à son tour; elle prendra la place 
de Colombe dans le reliquaire, et celle-ci, cachée sous les habits et la cape 
de la Florentine, pourra sortir du Nesle et se réfugier au ccuivent. 

Les ordres de la favorite sont exécutés ; la châsse est apportée au Louvre, 
et quand, au bout de trois jours, la duchesse d'Étampes ouvre le reliquaire 
afin de s'assurer que Colombe est bien morte, elle se trouve en présence du 
cadavre de Scozzone. 

Je n'ai pu, dans cette rapide analyse, qu'indiquer à grands traits l'intrigue 
principale et les situations fort intéressantes et très dramatiques qui en 
découlent. Ces situations, — c'est là l'aspect original du livret, aspect tout 
à fait nouveau à l'Opéra et qui a paru plaire fort au public, — sont encadrées 
dans des tableaux légers et charmants, qui font d'Ascanio, en dépit de son 
dénouement tragique, plutôt une « comédie lyrique » qu'un opéra. 

Et c'est, en etîet, en véritable comédie lyrique que M. Saint-Saëns a 
traité la partition d'Ascaiiif) : il nous a donné, dans cet ordre d'idées, une 



formule tout à fait neuve ; il a tracé une voie nouvelle aux musiciens 
modernes, à côté du drame lyrique, si cher à la jeune école. 

M. Camille Saint-Sacns n'a pas cependant tout à fait répudié, dans cette 
œuvre curieuse, les anciennes formes de l'opéra. Le dialogue musical — et 
ce dialogue est écrit a\ec une facilité, une élégance, un naturel merveilleux — 
est coupé par des airs, des duos, des trios et un magnifique quatuor qui a 
produit un grand efi'et. Mais le compositeur a rajeuni ces anciennes formes à 
l'aide des Icit-motivcn ; la partition à^Ascanio en contient au moins une 
quinzaine, qui reviennent constamment, sous des aspects difierents, au cours 
de l'ouvrage : le motif du travail, le motif d'Ascanio, le motif de l'affection 
de Cellini pour Ascanio, de la jalousie de Scozzone, du Jupiter, de l'Hébé, de 
la duchesse d'Étampes, etc. 

Les qualités maîtresses de cette partition sont la clarté, la sincérité, la 
noblesse d'allure, une instrumentation ciselée avec un art admirable et 
merveilleuse de souplesse et de coloris. 

La place me manque pour citer les pages les plus remarquables de ce 
magnifique ouvrage; cinq ou six de ces pages sont redemandées, chaque soir, 
par le public de l'Opéra, généralement si froid et si sceptique. Ascanio est 
incontestablement la meilleure partition de l'illustre auteur d'Henry VIII, de 
Samson et Dalila et à' Etienne Marcel. 

L'interprétation à'' Ascanio est digne de tous points de la haute valeur de 
l'œuvre. Il faut d'abord mettre tout à fait hors de pair M. Lassalle, qui a mis sa 
superbe voix, son autorité et son talent en pleine maturité au service du rôle 
écrasant de Benvenuto, dont il a fait une magnifique création; l'éminent 
baryton a obtenu un véritable triomphe. 

M. Cossira soupire avec un goût exquis et une voix charmante le joli 
rôle d'Ascanio. M. Plançon est un François l'"' d'une noblesse et d'une 
élégance parfaites; il chante ce rôle avec beaucoup de largeur et de style. 
M. Martapoura a été très justement applaudi dans la scène du mendiant. 
MM. Téqui, Gallois, Bataille et Crépaux tiennent avec talent de petits rôles. 

Madame Adiny, fort belle en duchesse d'Etampes, a interprété le dernier 
acte, qu'elle remplit presque tout entier, en grande cantatrice dramatique. 
Madame Bosman, tout à fait charmante en Scozzone, a fait bisser sa chanson 
florentine du second acte. Enfin mademoiselle Eames, adorablement jolie, a 
chanté le rôle de Colombe avec beaucoup de charme et de séduction. 

Les chœurs, sous la direction de M.. Jules Cohen, M. Vianesi et sa 
remarquable phalange d'instrumentistes ont vaillamment contribué à cette 
brillante exécution. 

Le ballet d'Ascanio, qui occupe tout le troisième acte, est un grand diver- 



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A s C A N I O 

François I^'^ Charles Quint 

M^Plançon M'' Bataille 




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tissement mythologique, dont le prétexte est la réception de rcmpcreur 
Charles-Quint par François I", dans le Jardin des Biiys, à Fontainebleau. 

La musique de ce ballet, d'une distinction et dune finesse exquises, est 
un véritable bijou; elle suffirait, à elle seule, à assurer le succès de l'ouvrage. 
M. Hansen a réglé avec beaucoup de goût et de talent les diverses scènes de 
ce divertissement. Signalons surtout la jolie scène de l'Amour et Psyché, 
interprétée supérieurement par mesdemoiselles Désiré et Chabot, et la varia- 
tion dansée par mademoiselle Désiré sur un motif de flûte, qui a valu un bis 
à la charmante ballerine et une ovation bien méritée au savant flûtiste Taffanel. 

Citons encore, parmi les dieux et les déesses les plus applaudis : 
mesdemoiselles Lobstein, une superbe Vénus; Torri, un Apollnn plein de 
noblesse; Keller, Invernizzi, Ottolini, Grange, Biot, etc. 

La direction de l'Opéra a fait des merveilles, pour encadrer dignement 
l'ouvrage de MM. Gallet et Saint-Saëns. 

Les costumes, dont nous parlons en détail à notre dernière page, sont 
d'une richesse, d'une exactitude et d'une variété dignes des plus grands éloges. 

Les décors sont tous très beaux. Le second et le quatrième, peints par 
MM. Lavastre et Carpezat, sont de véritables chefs-d'œuvre. 

Voici la description de ces décors : 

PREMIER TABLEAU. — Les ateliers de Benvenuto : vielle salle encombrc-e d'établis, 
de chevalets, de dressoirs chargés de pièces d'orfèvrerie. A gauche, le modèle en argile du 
Jupiter. A droite, une immense verrière (Lavastre et Carpezat). 

DEUXIÈME TABLEAU. — La place du Cloître des Augustins : à droite, le clievei 
d'une chapelle; du même côté, au second plan, les deux Nesles; au fond, la Seine et le pano- 
rama du vieux Louvre (Lavastre et Carpezat). 

TROISIÈME TABLEAU. — L'atelier de Benvenuto, au Grand-Nesle : à gauche, 
la châsse; à droite, la statue'tte d'Hébé, couverte d'un voile; au fond, le jardin du Peiii- 
Nesle tout ensoleillé et rempli de fleurs. (Rubé et Chapron). 

QUATRIÈME TABLEAU. — Le jardin des Buys à Fontainebleau : à droite et à 
gauche, les jardins magnifiquement décorés, et l'estrade royale; au fond, un escalier à double 
révolution conduisant sur un pont, au-dessous duquel coule une cascade; au delà, la lorct. 

CINQUIÈME TABLE.\U. — Même décor qu'au troisième. 

SIXIÈME TABLEAU. — Une salle du Louvre. 

MM. Ritt et Gailhard n'ont rien négligé pour augmenter la splendeur ci 
la magnificence du spectacle, et la représentation à^Ascanio fait le plus grand 
honneur aux directeurs de notre Académie nationale de musique. 

F. .MOBISSON. 



6 — 



ADA ADINY et EMMA EAMES 

La Force et la Grâce. 

Toutes deux venues d'outrc-mer, toutes deux ayant passé leur enfance au même 
lieu, toutes deux se distinguant par l'allure provocante du nom, dont la sonorité 
rappelle, avec une intlcxion de détî, les deux svllabes du prénom. 

Et puisque le sort, qui les Ht se rencontrer à l'Opéra, les réunir encore dans 
Ascanio, où toutes deux font ensemble leur première création, relàchons-nous, pour 
une fois, de la règle jusqu'alors suivie, en ne les séparant point devant notre objectif 
et en ne mettant qu'une seule plaque pour les deux. 

Addie Chapman, dite Ada Adin\% fille d'un instituteur de Boston, est demeurée 
de bonne heure orpheline et a été élevée par sa grand'mère, Mrs Chapman, qui. au 
bout de quelques années, est venue se fixer à Florence avec elle et y vit encore actuel- 
lement. Rêvait déjà de l'Opéra, paraît-il, avant qu'il ne fût achevé, lors de son 
premier voyage à Paris (exposition de 1867). Ses promesses de voix s'affirmant, elle 
devient, à Florence, l'élève du maestro \'anuccini. qui ne cessera plus de lui donner 
des conseils jusqu'au seuil de l'Opéra. Puis, en 1878, on la ramène à Paris, où elle 
reçoit les leçons de la grande artiste Pauline Viardot. 

Enfin, l'année suivante, à l'âge de dix-neuf ans, elle paraît sur la petite .scène de 
Varese, bourgade de la province de Côme, dont le public, fier d'avoir eu jadis les pre- 
mières notes de Gayarré, se pique volontiers de sévérité et est justement redouté. 
C'est le Rouen de l'Italie. Engagée aux mirifiques appointements de deux cent cin- 
quante francs par mois, Ada Adiny, dont le premier emploi est celui des chanteuses 
légères, y débute dans Dinorah^ adaptation italienne du Pardon de Ploërmel. — Et 
son succès est si vif que, séance tenante, l'imprésario Ferrari l'engage pour sa tournée 
de l'Amérique du Sud, moyennant huit mille francs par mois. ^ C'est déjà un 
petit progrès. 

Ses étapes sont ensuite : New-York, La Havane, Prague, Madrid, Nice et Vérone. 
Dans cette carrière, tout italienne, elle continue de s'adonner au répertoire des chan- 
teuses légères : Inès, de /'.l/'/-/a7/7Zf, Marguerite, de Faust, la reine, des Huguenots^ 
et même la Linda, où, par une cruelle fantaisie autorisée dans ce genre de sport, elle 
se donnait parfois le luxe d'un fa au-dessus des lignes. 

Ce fut à Vérone qu'une brusque évolution la conduisit à opter désormais pour les 
sopranos dramatiques. S'étant essayée dans les rôles d'Aïda et de Rachel, elle y réussit 
tellement que M. Gailhard, venu afin de l'entendre, lui conseilla de quitter le théâtre 
pour un temps et d'aller se mettre à Paris, sous la férule de M. Sbriglia, le célèbre 
maître de Jean, Edouard et Joséphine de Reszké. 

Le conseil fut trouvé bon et a porté ses fruits. 

Moins de deux ans après — le 6 mai 1887 — Ada Adiny faisait, à l'Opéra, un 
excellent début, en reprenant, dans le Cid, la succession de mesdames Fides Devriès 
et Rose Caron. Et indépendamment de Chimène, qu'elle a chantée déjà trente-deux 
fois (c'est-à-dire beaucoup plus souvent que ses deux devancières), elle s'est, par un 
travail constant et avec de sérieux progrès, emparée peu à peu de tout le répertoire, 



en abordant successivement : en 1887, Aida (qui demeure jusqu'ici son rôle de prédi- 
lectionj, Valentine, Selika et doria Anna; en 188S, Brunehild, de SiffU7\i et Rachel, de 
la Juive; en 1889, Catherine, de Henry 17//. 

Enfin, avec Ascanio, 1890 lui apporte sa première « figure neuve » à composer. 
— Elle aurait pu mieux tomber : cette silhouette d'Anne de Pisseleu, duchesse 
d'Étampes, la blonde et très pâle Picarde que l'histoire a surnommée « la méchante 
maîtresse » du roi. n'était point du tout son fait. Ses qualités elles-mêmes se trouvant 
réfractaires à cette incarnation, ce qui aurait du être une bonne chance pour Ada 
Adiny ne lui a été, en somme, que l'occasion de donner une preuve de dévouement à la 
maison qui se l'est attachée et dont elle est devenue un des solides soutiens. Mais là 
encore, elle a eu ce grand mérite de mettre de réelles qualités d'intelligence drama- 
tique au service d'un personnage où l'action a plus de part qu"il ne convient dans 
une œuvre h'rique et dont, sous tous les rapports, Réjanc — presque son antipode — 
aurait été l'interprète rêvée. 

Emma Eames, elle, a ce bonheur de n'avoir encore point d'histoire. 

Fille d'Amérique aussi, elle est née à Shanghai, où son père exerçait alors 
(en 1868) des fonctions diplomatiques. Amenée à Boston dès l'âge de quatre ans, c'est 
dans cette ville, comme Ada Adiny, qu'elle a été élevée. Son premier maître fût sa 
mère, qui, lorsque devenue grande, elle fitminede se révéler, la conduisit à Bruxelles, 
où elle reçut la précieuse direction de M. Gevaert. De là, elle passa à Paris, à l'école 
de madame Marchesi, qui acheva de la mettre en état de se risquer à l'Opéra, sans 
avoir jamais toulé les planches d'aucune autre scène. Un instant même elle faillit 
être la première Juliette de l'Opéra, mais on redouta pour elle cette formidable 
épreuve et, tandis que madame Dardée succédait provisoirement à Adelina Patti, 
Emma Eames dut se livrer encore à un travail d'assouplissement de trois mois, avec 
MM. Gailhard et Mangin, avant.de paraître enfin devant le public, en cette soirée du 
i3 mars 1889, où son triomphe eut tout l'éclat du plaisir inattendu. 

Ce fut un long enchantenient que cette représentation de Roméo et Ju/icl/c, où 
la petite débutante brilla tout naturellement à côté de Jean de Reszké et où, 
pour la première fois — disons même pour la seule — on reçut de l'interprète h; 
double impression du rôle la virginale et l'amoureuse. — Et à ce sujet, je ne peux que 
reproduire ici ce que j'écrivais ailleurs au lendemain de cette heureuse soirée : 

« Mademoiselle Eames, qui n'a guère plusde vingt ans, avaiiséduittout d'abord son 
public par son charme naturel et sa physionomie expressive, qu'éclairent deux grands yeux 
bleus. Fort jolie et très « jeune fille », elle est bien, au point de vue physique, l'héroïne 
rêvée par Shakespeare. C'est avec joie qu'on a constaté, en outre, chez la gracieuse 
débutante, une voix fraîche et pure que l'étude ne tai\iera pas à assouplir, et surtout 
une intelligence scénique qui dénote un vif sentiment de l'art. » 

Après le rôle de Marguerite, où Emma Eames a plu ensuite par la force péné- 
trante de sa sensibilité; après celui de Colombe d'Estourville, où sa tlamme intérieure 
se laisse deviner sous l'insouciante mélancolie de la ballade du deuxième acte, je n'ai 
rien à ajouter à mes pronostics optimistes. Mais je n'ai rien à en retirer non plus. 

Je disais, en commençant, que mademoiselle Eames n'a pas d'histoire, et je ter- 
mine en prévoyant que je n'aurai pas à le dire longtemps. 

René-Benoist 



NOS DESSINS 



M. LASSALLE [Benvenulo). 

Premier tableau. — Costume d'atelier: Maillot de soie rouge antique. Pourpoint 
court de velours noir, laissant passer les manches d'une chemise de fine toile. 

M. GOSSIRA (Ascaniù). 

Quatrième tableau. — Pourpoint de dessous très ajusté, en soie mate héliotrope foncé. 
Ceinture escarcelle velours pourpre brûlée. Bonnet orné d'un motif en bijouterie. Pourpoint 
de dessous en brocart bleu gris, à grands ramages, vert éteint et orange pâle. Maillot de soie 
bleu gris. Chaussures de velours noir. Chaîne d'or au cou. 

M. PLANGON [François 1"). 

Quatrième tableau. — ■ Ce costume est la reproduction exacte du François /" de Clouet 
(tableau du Louvre, n" 109). 

Madame AD IN Y (Duchesse d'Étampe). 

Premier tableau. — Cotte de dessous, en velours vert pois. Vertugade en ottoman, à 
grosses côtes rose pêche, avec double bouillon et avant-bras en soie pareille, toute garnie 
de soie vert pois clair brodée vert pois soutenu. Mariette en velours vert pois foncé, avec 
revers garnis de passementerie trois couleurs de vert et or. Mancherons de la marlotte en soie 
vert pois clair rebrodé. Cheveux rouge vénitien, coiffés en passe-filon. Résille de perles. 
Chapeau à l'allemande, en velours vert pois; plume pêche. Costume composé d'après 
Rabelais (abbaye deTélesmes). 

Madame B OSMAN [Sco:{ione). 

Costume type, compose d'après Césare Vecellio, ce parent du Titien, auquel on doit une 
si jolie suite de costumes du xvi'" siècle, 

.lupe de dessous à dents, en soie mate, couleur cuivre rouge. Jupe de dessus, formée de 
bandes de soie brochée vert pré, reliées les unes aux autres par des piécettes d'argent. 
Manches florentines; mêmes détails que la jupe. Corselet de velours laque violette, avec 
ornement soie or vert rebrodée de fleurettes de jais de diverses couleurs. Chemisette de tin 
crépon. Collier de perles de corail et or. Coiiîure en épingles d'argent, comme les paysannes 
italiennes. 

Mademoiselle EAMES [Colombe). 

Quatrième et cinquième tableaux. — Corselet drap de soie blanche, tout uni. Manches à 
bandes dans le haut, et ajustées à l'avant-bras en broché de soie rose pâle. Jupe à mille plis, 
en crépon blanc, garnie dans le bas d'un biais de broché de soie rose et argent. Coiffe en 
velours rubis, garnie de perles, avec chaperon pendant en crêpe de Chine rose pâle. 



Les costumes d'Ascanioonxéié composés par M. Bianchini, le savant dessinateur de l'O- 
péra, avec un talent qui s'atiirme à chaque pièce nouvelle. M. Bianchini puise ses documen^ts 
aux sources les plus authentiques et ses costumes sont, en même temps que d'une grande ri- 
chesse et d'un goût parfait, d'une vérité saisissante. 

Pour établir les délicieux costumes du ballet, M. Bianchini s'est inspiré de la mytho- 
logie vue par les artistes de la Renaissance, tels que Jean Goujon avec les quatre nymphes 
de'la fontaine des Innocents, — c'est-à-dire longues tuniques tenues sous les seins par des 
rteurs et des émaux. Ce costume n'était guère compatible avec les exigences chorégraphiques. 
Aussi les premières danseuses ont-elles conservé le juponnage traditionnel. 

Tous nos compliments, en terminant, à M""^ Floret, l'habile costumière de l'Opéra, quia 
exécuté toutes ces merveilles avec son talent et son goût habituels. 



Maison Qiiantin. L.-II. iMay, directeur, 7, rue Saint-Iienoit, Paris. Le Ocrant : A. Lévy. 



Le Costume au théâtre et k 
la ville 



livr./+3 



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